Les start-up qui proposent de louer, échanger, troquer, partager, prospèrent. Le phénomène se diffuse aux entreprises de la vieille économie. Enquête.

Atelier de montage des Vélib’. De plus en plus, les jeunes urbains renoncent à posséder vélo ou voiture et préfèrent les louer. © S. Ortola/20 Minutes/Réa

Atelier de montage des Vélib’. De plus en plus, les jeunes urbains renoncent à posséder vélo ou voiture et préfèrent les louer. © S. Ortola/20 Minutes/Réa

 

Fini, la propriété, et bienvenue dans un monde d’usagers. De BlablaCar à Airbnb en passant par Mutum ou Zilok, les start-up qui proposent de louer, échanger, troquer, partager, prospèrent. Tondeuse, sono, lave-vaisselle, skis, bateau, l’inventaire à la Prévert des biens concernés s’allonge sans fin. Loin de se limiter aux start-up, le phénomène se diffuse aux entreprises de la vieille économie. Même Michelin, le fabricant centenaire de pneus, a lancé Fleet Solutions, une offre de location pour les professionnels. Bibendum reste propriétaire des pneus et s’occupe de tout : diagnostic personnalisé, pose, inspection, remplacement…

Economie du partage, consommation collaborative, market place, de nombreux vocables tentent de décrire ces nouvelles façons de consommer. Les alternatives à la propriété sont protéiformes. Par exemple, les particuliers peuvent s’échanger un appartement sans contrepartie financière sur Guest- ToGuest. A l’inverse, on peut tirer des revenus substantiels de la location de sa résidence sur Airbnb.

Mais, au-delà de la diversité des modèles, une tendance commune se fait jour : l’usage prime sur la possession. L’illustration la plus emblématique de ce changement sociétal est l’automobile. De plus en plus, les jeunes urbains renoncent à posséder ce qui fut, pendant cinq décennies, un marqueur social essentiel. Pour se déplacer en ville, ils grimpent dans une Autolib’. Font un long voyage dans le véhicule d’un inconnu rencontré sur le site Bla-BlaCar. Et pour un trajet de deux ou trois jours, louent la voiture d’un particulier, contacté par les plateformes Koolicar, OuiCar ou Drivy.

Inversion des valeurs

Une inversion des valeurs semble s’être opérée : la possession rime avec l’aliénation, la location avec l’évasion. Posséder une voiture est synonyme d’un ensemble de servitudes : l’obligation d’assurer, faire réviser, garer son véhicule. « La liberté, c’est de pouvoir conduire la voiture qu’on veut, au bon endroit, souligne Paulin Dementhon, le fondateur de Drivy. Les nouvelles modalités de transport permettent de choisir une décapotable pour partir en week-end, un utilitaire pour transporter des meubles. »Son credo : « Offrir un service est beaucoup plus efficace, avantageux, pratique, que la propriété. »

D’ailleurs, l’idée se répand que les objets encombrent, se détériorent, vieillissent. D’où la prospérité des sites Internet qui incitent les particuliers à faire le tri, recycler, vendre. Plutôt que de prendre la poussière dans une cave, une vieille table est mise en vente sur le site Leboncoin. Et pour s’acheter une nouvelle paire d’escarpins griffés, les fashionistas se défont de leurs modèles des saisons précédentes sur Vestiaire Collective ou Videdressing.

A l’inverse, louer ou partager, c’est la garantie d’avoir un bien en bon état, entretenu, aux derniers standards. « La consommation est en train de se recentrer sur l’usage », confirme Xavier Pinse, fondateur de la société Evollis. Son entreprise – dont le volume d’affaires a doublé en 2015 – bâtit des services de location longue durée de produits électroménagers et high-tech, en marque blanche, pour des enseignes comme Darty ou la Fnac. Pour quelques dizaines d’euros par mois, il est possible de louer un iPhone 6s, un écran plat ou un lave-vaisselle haut de gamme. « Le système offre un triple service : le financement est étalé dans le temps, les produits sont garantis tout au long de leur location, en cas de panne ou de défaut, et le consommateur peut changer de modèle s’il le souhaite, pour profiter des technologies dernier cri », détaille Xavier Pinse.

Au fond, l’économie du partage repose sur des modèles très classiques : location, leasing, copropriété… Mais le numérique a démultiplié les possibilités. « Le numérique a fait baisser les coûts de transaction », analyse Vincent Lorphelin, fondateur du think tank Institut de l’iconomie. Dans ce nouveau paradigme, « la part du bien physique se marginalise au profit de la part grandissante apportée par le service », ajoute-t-il. Paulin Dementhon complète : « Dans la culture des Trente Glorieuses, le propriétaire était considéré, tandis qu’on avait tendance à maltraiter l’usager. L’ubérisation de l’économie, c’est une façon de faire franchir un nouveau seuil de qualité au service. »

Perte de contrôle

Les fabricants de produits sont donc devenus des fournisseurs de services, et ce déclin de la propriété ouvre un champ de questions nouvelles. « Dans une société d’usagers, il n’y a rien à transmettre ou donner,souligne Patrice Belie, directeur général de l’opérateur télécoms Hub One.Ne plus être propriétaire, c’est perdre une forme de contrôle. » Le cas des propriétés immatérielles est particulièrement complexe. Et les modalités d’assurance et de financement en sont, elles aussi, bouleversées (lire l’interview ci-contre).

Pour autant, va-t-on vers la fin de la propriété ? On en est loin. « Les alternatives à la propriété ne fonctionnent que pour les objets d’une certaine valeur », souligne Vincent Lorphelin. S’il peut être intéressant de louer un bateau, un appareil photo haut de gamme ou une tondeuse, l’arbitrage fonctionne moins bien pour un bien moins onéreux. Enfin, bon nombre de produits, porteurs de valeur sentimentale, échapperont toujours à une vision utilitariste. Le fauteuil de votre enfance ne se réduit pas à un objet pour s’asseoir…

 

Source : Challenges

Partager :

S’inscrire à la newsletter :