Comment faire face à un manque d’espace, à une population vieillissante, à un appauvrissement des relations humaines tout en relevant les défis logistiques quotidiens d’une société de services en peine? Airbnb et une poignée d’architectes de renom se sont penchés sur la question.

TOTO_YKK AP vue d ensemble I Photo House Vision Tokyo

TOTO_YKK AP vue d ensemble I Photo House Vision Tokyo

Fumie ShibatazPour la deuxième année consécutive, l’exposition «House Vision» réunit entreprises et architectes autour d’un projet aussi faramineux que concret: proposer des solutions de logements qui vont au-delà du simple projet immobilier. Les résultats (grandeur nature) du brainstorming entre Airbnb, Muji ou Toto et Shigeru Ban (récipiendaire d’un prix Pritzker, sorte de Nobel de l’architecture), Sou Fujimoto ou Kengo Kuma se visitent à Tokyo. Tous ont répondu au brief:

«À l’intersection des industries […], c’est la plateforme idéale sur laquelle projeter nos idées sur le futur. Prendre la maison comme point de départ révèle des solutions potentielles aux problèmes d’énergie, de communication, de mobilité, d’une société vieillissante, de la relation entre urbanité et ruralité (…). “House Vision” explore la question de comment nous pouvons réunir et re-connecter les individus, les zones urbaines et rurales, et les technologies fragmentées

Diversification

Il y a deux ans, Brian Chesky, Joe Gebbia et Nathan Blecharczyk, les fondateurs d’Airbnb, décidaient d’agrandir leur rayon d’action après s’être aperçus que la grande majorité des entreprises qui faisaient le marché de la technologie dans les années 1990 avaient disparu. Leur talon d’Achille? S’être uniquement concentrées sur leur cœur de métier. Samara, leur nouveau studio de design spécialisé dans l’aménagement urbain, a ainsi récemment présenté son premier projet de pour rendre vie à une petite ville du Japon.

Yoshino-sugi Cedar House / House Vision Tokyo

Dans l’exposition «House Vision», on peut visiter le fruit de la collaboration entre l’architecte Go Hasegawa et le nouvel «innovation lab» d’Airbnb. La «Yoshino-sugi Cedar House» possède un espace commun en rez-de-chaussée, ouvert à tous, tandis que le premier étage est occupé par des logements pour les voyageurs. La «maquette» sera à l’issue de l’événement (le 28 août) entièrement réinstallée dans la ville de Yoshino, dans l’espoir de rassembler la communauté et de créer du lien entre les voisins, grâce aux espaces communs. Quant aux logements, leur location permettra de couvrir les frais de fonctionnement des précédents.

Yamato Holdings et Fumie Shibata I photo: HOUSE VISION Tokyo

De l’émancipation du frigidaire

On peut bien rêver, non? Imaginez donc que votre frigo, plutôt que sempiternellement coincé entre votre évier et un mur de votre cuisine, vienne trouver sa place encastré dans la façade de votre maison. C’est exactement ce qu’ont concocté Yamato Holdings (plus importante compagnie de livraison porte-à-porte au Japon) et l’architecte Fumie Shibata. Plus besoin d’être à la maison pour recevoir votre livraison, il vous suffit d’utiliser une application ou d’appuyer sur un bouton pour, à distance, débloquer votre frigo afin que le livreur l’emplisse, sans avoir à entrer dans votre espace privé. À des degrés variés, population active ou âgée y verraient d’énormes avantages.

Fastcodesign évoque les concepts de l’architecte américano-allemand Matthias Hollwich, expliqués dans son ouvrage New Aging: plus que d’autres aspects de la vie quotidienne, c’est peut-être celui de la livraison de la nourriture qui aurait un rôle crucial à jouer à l’avenir. Hollwich insiste sur le fait que la simplification des livraisons et le partage de la nourriture sont essentiels à la gestion des problèmes de mobilité des personnes âgées, et que les designers ont la responsabilité de s’en mêler.

Car le très net vieillissement de la population constitue l’un des principaux problèmes auxquels le Japon moderne doit faire face. En 2014, 26%  des Japonais étaient âgés de 65 ans et plus, ce qui en fait le pays le plus «vieux» au monde. La tradition qui consistait à trouver sous un même toit plusieurs générations réunies s’est perdue au fil des décennies. Une étude datée de 2005 estimait que quelque 3,9 millions de Japonais de plus de 65 ans vivaient alors seuls, contre 2,2 millions en 1959. Chaque année, des milliers de personnes âgées meurent seules –parfois retrouvées longtemps après leur décès, un phénomène qui a pris tant d’ampleur qu’on lui a donné un nom: kodokushi.

Unique pièce de vie

Rien d’étonnant donc de constater que plusieurs projets proposés par les douze architectes qui participent à «House Vision» incorporent les 3e et 4e générations, cherchant à aménager un espace qui leur serait entièrement dévolu, tout en les rapprochant des jeunes générations, dans l’occupation de l’espace comme dans le partage des tâches et actions. Rien de révolutionnaire non plus, il faut que le projet n’effraie personne: Sou Fujimoto a ainsi modifié le plan classique d’un appartement familial pour faire évoluer les pratiques en douceur.

YKK AP × Atsushi Igarashi Taiji Fujimori. Image: HOUSE VISION Tokyo

Dans un plan qui évoque les petites cellules des hotels-capsules, le confort en plus, l’architecte Jun Igarashi, l’équipementier maison TOTO/YKK AP (les fameuses toilettes chauffantes, séchantes, musicales!) et le designer de mobilier Taiji Fujimori, articulent la vie quotidienne autour d’une unique pièce de vie. Celle-ci est pourvue d’ouvertures, hautes et semblables à des fenêtres, qui permettent en réalité d’accéder à autant de pièces venant rayonner autour de la pièce principale. Au lieu de s’ouvrir vers l’extérieur, ces «fenêtres» permettent de pénétrer un espace «interstitiel», voué à la relaxation, où l’ont peut prendre ses repas ou faire sa toilette. Taiji Fujimori a meublé le tout de pièces de mobilier ultra-fonctionnelles, qui segmentent clairement les espaces.

La co-dividualité, de Le Corbusier à Fujimoto

En collaboration avec le Daito Trust Construction, le célèbre Sou Fujimoto a conçu, dans le cadre de lotissement réservés à la location de longue durée, des espaces privés de proportions modestes mais proposé de mettre en commun l’usage de la cuisine, des salles de bains (pratique plus commune au Japon qu’en Europe, où la proposition pourrait paraître choquante), salles de télévision, bibliothèque, jardins… «Les couloirs ternes, nous explique le site de “House Vision”, «sont ainsi transformés en espaces composites vibrants».

Le Corbusier-appartement-cite-radieuse

Alors, non, rien de révolutionnaire! Il semblerait que Fujimoto soit un adepte des théories de Le Corbusier, revues à la sauce nippone. Souvenez-vous… Érigée entre 1945 et 1952 à Marseille, la Cité Radieuse est un manifeste. Barre de béton érigée sur pilotis, l’«Unité d’Habitation» de Le Corbusier, qui compte 337 appartements en duplex, a été imaginée comme une petite ville quasi auto-suffisante.

«La maison du fada», comme l’ont surnommée les Marseillais, cache en ses sobres murs des rues intérieures, un restaurant, une épicerie, une librairie, un hôtel, une crèche et une école. Sur le toit, une piscine –et l’ancien gymnase, investi par le designer Ora-Ito qui en a fait le centre d’art MAMO.

L’heure du bain

La vraie différence, semble-t-il, serait le partage de la cuisine et de la salle de bains. Pour la cuisine, Fujimoto avance un argument de choc: c’est le moyen idéal pour les locataires d’avoir accès à des équipements high-tech et absolument inabordables s’ils avaient dû s’équiper seuls.

Quant aux bains, ne soyez pas surpris: la salle de bains japonaise ou furoba ne partage pas beaucoup de points communs avec le concept de salle de bain à l’occidentale. Une pièce au sol et aux murs carrelés, un petit siège de bambou (les arrivées d’eau sont installées à la hauteur d’une personne assise) et l’indispensable baignoire –un modèle nettement plus petit et profond que celui que nous connaissons. On se douche soigneusement (plus une trace de crasse ni de savon) avant le bain car celui-ci n’est pas destiné à la toilette mais uniquement à la relaxation de tout un chacun. Par conséquent, on ne vide donc pas non plus la baignoire, puisque son eau servira à toute la famille.

Autre détail d’importance: au sein de chaque famille, il existe des horaires ou des ordres de passage au bain –que tout le monde respecte (si si, même les adolescents). Et ça, c’est un exploit que même le génial Le Corbusier n’aurait pu imposer aux Français. Souhaitons bonne chance au département marketing d’Airbnb pour faire passer le concept.

Source : Slate

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